Une plateforme logistique au pays de tante Léonie (*)

Marseille, gare saint-Charles, août 2021.

La tempête qui vient de ravager le centre des Etats-Unis devrait alerter : elle a mis à bas, entre autres, de gigantesques entrepôts d’« Amazon » dans l’Illinois. En Eure-et-Loir, on apprend qu’un échangeur d’autoroute A11 Paris/Nantes va déboucher sur 50 hectares tout compris d’installations et de réseau routier pour les besoins de l’acheminement de produits commandés sur internet. Marcel Proust serait étonné : on est en effet à Illiers-Combray.

A bas bruit

Tout est déjà bouclé : permis de construire accordé par la communauté de communes (le mirage des emplois). L’enquête publique de janvier 2021 a rendu un avis favorable, alors que peu de monde y a participé. Si : un observateur attentif a émis des objections sur les norias de camions. Explication : les 27 hectares promis à la construction de bâtiments vont être remblayés sur un mètre d’épaisseur, (afin d’éviter aux aménageurs les retards et les frais dus à des fouilles archéologiques préventives !), ce qui représente 338 000 tonnes de terre, soit 13 500 camions de 20 mètres cube chacun. Les routes qui desservent ce pèlerinage un peu particulier sont défoncées ; qu’importe : l’argent public, oui, vos impôts, serviront à les réparer.

Résultat : prévision d’une circulation quotidienne de 650 poids lourds pour desservir le site.

Peut-on encore faire quelque chose ?

C’est la question qui vient immédiatement à l’esprit. Que veulent au juste les élus pour leurs concitoyens, eux qui décident, au profit d’investisseurs qui ne connaissent même pas le territoire, l’artificialisation de terres cultivables et des emplois réputés éphémères, très mal payés et bien peu respectueux des normes sociales. Que veulent-ils ? Des jobs jetables ? La famine assurée dans quelques décennies, quand l’eau sera vraiment tarie et que l’énergie devenue rare aura mis fin aux acheminements (ironie du sort !) ? Plus près de notre époque, on peut considérer que ces mêmes élus vont porter atteinte à la poule aux œufs d’or littéraire : les 14 à 17 mètres de haut de ces entrepôts vont défigurer les abords de cette petite ville marquée par les souvenirs littéraires, et même le mythe du monde proustien. Quand bien même ne retiendrait-on que l’aspect touristique, indépendamment du patrimoine artistique, c’est du gâchis et une honte ! Les enquêtes publiques, avec leurs petites affiches jaunes, mal connues du grand public, peu consultées, sont de simples alibis. On peut ainsi considérer que l’ensemble des citoyens, pris par surprise, est en droit d’exiger que soient mis à plat les tenants et aboutissants de cette entreprise, par les élus eux-mêmes. Ailleurs, un peu partout, des collectifs ont arrêté des travaux déjà engagés. Il est encore temps, forcément.

Les GAFAM partout honnis se fichent de la Beauce comme de La Recherche du temps perdu. Souvenons-nous que le maire de Chartres lui-même s’était opposé à une plateforme voici quelques années -pour de mauvaises raisons, mais c’était un refus. C’est une leçon à retenir aussi dans le cadre du projet d’autoroute A154 : celle-ci draînera inévitablement de nouvelles invasions de ce type. En attendant, qu’est-ce qu’on fait pour que la perspective sur la petite église de Combray demeure intacte ?

Chantal Vinet, présidente de Chartres Écologie

(*) Personnage de Du Côté de chez Swann, premier livre de La Recherche : grand-tante du narrateur, elle est la propriétaire de la maison aujourd’hui devenue musée, au centre de la ville, et qui attire chaque année curieux et admirateurs de l’oeuvre de Marcel Proust venus du monde entier.

6 Commentaires

  1. Pour mieux percevoir le massacre d’un espace naturel par des dépôts de la sorte, faites un tour du côté d’Artenay où plus de 200 hectares sont en cours de destruction massive. Des entrepôts à n’en plus finir, des camions de l’Europe entière, 7/7jours. A côté des éoliennes, ce massacre des paysages est de la petite bière… Pourquoi croyez-vous que le lutte contre l’aménagement de la RN154 va être rude ? Car derrière tout cela se cachent ces fameux décideurs économiques, qui doivent nous irriguer de leurs emplois. Pour mémoire, l’ancien président du conseil départemental, châtelain local( secondaire, bien entendu son activité l’amène plutôt vers les beaux quartiers parisiens) en a été un fervent agitateur.
    Mais nous sommes responsables de cet état de fait: il nous faudra modifier nos relations aux commerces, à nos consommations, sinon, toute cette ubérisation, ce monde low cost, seront notre quotidien et nos prisons. Notre porte-monnaie, de quelque grosseur soit il, est notre arme quotidienne. « Quand on pense qu’il suffirait que les gens ne l’achètent pas pour pas qu’ça s’vende » chantait Coluche dans « Misère ». A méditer !

  2. « Notons que la commission d’enquête a déploré l’absence de réponse concernant la question relative aux 10 000 camions de terre végétale et leur origine (page 70). » Notons que nous sommes en Eure et Loir (la Corse, la mer en moins …) où les élus locaux font, sans compter, ce qu’ils veulent, quand ils veulent et comme ils veulent, et que les services de contrôles de l’État y brillent par une lumineuse absence !

  3. Rappelons l’existence de l’Écho républicain, unique et monopolistique organe d’information de presse locale en Eure et Loir. A-t-il informé du projet ? Quand ?

  4. Oui Monsieur Hamet vous avez déposé des observations pertinentes sur le registre de l’enquête publique (pages 59 à 61 du rapport) et nous vous en félicitons, d’autant que peu de citoyens impactés ont réagi. Manque d’information certainement. Notons que la commission d’enquête a déploré l’absence de réponse concernant la question relative aux 10 000 camions de terre végétale et leur origine (page 70). Connaissez-vous la réponse ? Vous nous interpellez sur notre retard à réagir : et vous, qui avez-vous alerté ? Notre territoire, Chartres écologie, est d’abord celui de Chartres Métropole. A l’avenir nous essaierons d’être plus vigilant… Il faut communiquer !

  5. Silence assourdissant aussi du côté de Proust et de ses Amis ??? Amazon en financeur de la « Maison de Tante Léonie » ???

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