La mémoire du « 9-11 » (3)

La photo de "l'homme qui tombe" ("The Falling Man"), prise le 11 septembre 2001. Richard Drew/AP/SIPA

Le mardi 11 septembre 2001, j’avais dix ans et j’étais en classe de CM2. Peu de temps avant la fin des cours, une personne dont j’ai oublié le nom et la fonction est rentrée dans la salle de classe pour parler à mon maître et directeur de l’école, Monsieur Delafoy. Le visage de cette personne était grave et légèrement anxieux, assez pour que Monsieur Delafoy quitte la classe pour aller discuter dans le couloir. Leur conversation m’a semblé durer de très longues minutes.
Monsieur Delafoy est de nouveau rentré en classe et a très succinctement évoqué un attentat à New York impliquant des avions. Il a hésité à allumer la télévision perchée sur un présentoir à roulettes pour nous permettre de voir les premières images des attentats, avant de se raviser. Je me souviens ne pas avoir compris comment utiliser un avion pour perpétrer un attentat. Avait-il explosé en vol, au sol ? Était-il en panne, retenu au sol ? Je me souviens surtout de l’ambiance lourde que cette information, apparemment très grave, faisait peser dans tous les esprits. Il se passait quelque chose, la télévision en parlait, et nous ne savions rien. Je ne pensais qu’à une chose : savoir exactement comment et pourquoi cela s’était passé. Le reste du cours m’a semblé durer une éternité. Je me souviens de mes parents, présents tous les deux pour venir nous chercher, ma sœur et moi. J’étais heureux de les retrouver. Eux paraissaient nerveux.
– Maman, qu’est-ce qui se passe ?
– Les enfants, c’est peut-être le début de la Troisième Guerre mondiale.
Mon père était plus réservé quant à cette éventualité. Je me souviens du pas vif que nous prenions pour rentrer au plus vite regarder le flash spécial sur France 2. Il me semble que les deux tours jumelles du WTC venaient de s’effondrer. Je me souviens de l’image de l’effondrement de la seconde tour, de son antenne qui disparaît verticalement dans le nuage de fumée alors que l’ensemble de la structure implose. J’ai enfin compris que des avions en vol avaient été littéralement jetés sur leurs cibles, ce qui me paraissait inconcevable. Sans ces images d’une violence inouïe, je n’aurais sans doute pas été en mesure de comprendre ce qui s’était réellement passé. Je me souviens avoir pleuré quelques instants, d’incompréhension avant tout, de colère également. Je suis resté rivé à l’écran pendant une durée qui m’a semblé très longue, pour être sûr de ne pas manquer la moindre information. Le lendemain ou le surlendemain, une minute de silence a été organisée à l’école. Monsieur Delafoy avait également organisé une prise de parole libre pour nous permettre de nous exprimer au sein de la classe.

*

J’avais sept ans le 11 septembre 2001. Je n’avais pas conscience de la symbolique de l’événement, ni des conséquences qu’il aurait au niveau mondial. Ce sont davantage des émotions, une atmosphère, qui me reviennent à l’esprit à l’évocation de cette journée.
Je me souviens du pas rapide auquel nos parents nous ont ramené de l’école, mon frère et moi, et de leurs propos sur « quelque chose » que l’on devait voir à la télévision. Je me souviens que toutes les chaînes passaient les mêmes images. Je me souviens être restée devant l’écran en absorbant les émotions qui m’entouraient, consciente que j’assistais à un événement grave et extraordinaire sans toutefois pouvoir en prendre la mesure.
Les images que j’ai en mémoire des avions s’encastrant dans les tours et des nuages de débris qui se répandent dans les rues de New York quand elles se sont effondrées sont principalement celles que j’ai visionnées depuis. Mais ce jour-là, une m’avait particulièrement marquée : celle d’un homme se jetant par la fenêtre d’une tour.

*

Je veux commencer sur un air connu de Claude François, « Comme d’habitude ». Comme d’habitude ce matin-là, j’ai réveillé mes enfants, je les ai préparés pour l’école, vite, trop vite, nous avons petit-déjeuné en famille et comme d’habitude, je suis partie travailler.
Comme d’habitude, j’ai déjeuné sur mon lieu de travail. Comme d’habitude, je l’ai quitté en me projetant mentalement sur la suite de ma journée.
En fait, de tout cela, je ne me rappelle rien, mais je suis sûre de ne pas me tromper, car c’était ma routine quotidienne.
Ce dont je me rappelle, c’est d’avoir allumé la radio dans ma voiture. Et entendu parler d’un film. D’un mauvais film. Puis le doute, rapidement, s’est insinué dans mon esprit, jusqu’à ce que j’accepte la réalité de ce que j’entendais.
J’ai garé mon véhicule, chez moi. Il était dans les 15 heures 30, il fallait que je partage ces informations avec mon aimé, que j’ai rejoint à pied à mi-chemin de son travail. Nous avons allumé la télé, puis sommes allés chercher nos enfants à l’école.
J’étais sidérée et habitée par une idée fixe et irrationnelle : nous étions à la veille d’un troisième conflit mondial. Mes enfants allaient grandir dans un monde d’insécurité et de guerre. Égoïstement, c’est à eux que je pensais avant tout.
Quelques heures après, saturée d’images en boucle, j’ai éteint la télé, pour ne plus la rallumer. Et finalement, mes enfants ont grandi dans un monde ni plus ni moins troublé qu’avant le 11 septembre 2001.
Aujourd’hui encore, j’éprouve une douleur viscérale quand je vois le deuxième avion s’encastrer dans la tour sud. Je repense aux raisons de cette tragédie et surtout, à ses conséquences. À la folie des hommes, mais aussi à la beauté du monde, à sa complexité, aux questions sans réponses, à ces jours qui s’enchaînent « comme d’habitude » et à ceux dont la date restera marquée à jamais dans nos mémoires.

*

Je me revois en train de sortir à pied du lycée Jehan de Beauce à la fin de mes cours ce mardi 11 septembre. Il est 15 heures 50. Ma compagne est venue à ma rencontre. Elle m’informe qu’il se passe quelque chose de grave à New York. Un avion a percuté un gratte-ciel à Manhattan. Nous rentrons rapidement chez nous, à 700 mètres du lycée. Nous allumons la télévision. Les images diffusées sur France 2 en édition spéciale sont saisissantes, Les Twin Towers sont en feu, deux énormes panaches de fumée noire et grise se développent dans le ciel bleu. Deux avions se sont crashés à quelques minutes d’intervalle ! L’évidence saute aux yeux : ce sont des attentats. la tension grimpe encore quand le journaliste présentateur annonce que le siège du Pentagone vient à son tour d’être touché par une explosion inconnue.
16 heures 25, il est l’heure d’aller récupérer nos deux enfants à l’école primaire sur le plateau de Rechèvres, à deux cents mètres de notre domicile. À Victor, 10 ans et demi, et Zoé, 7 ans et demi, nous ne cachons pas la gravité de la situation. Nous revenons à la maison, et nous nous installons devant l’écran de télévision. Sommes tous les quatre en état de sidération.
Je me pose plusieurs questions : qui sont les auteurs des attentats ? Combien d’avions ont été détournés ? Où est le président Bush en ce moment (même si l’information circule qu’il se trouve à l’abri) ? Comment l’Amérique va-t-elle réagir ?
À coup sûr, Washington, la capitale fédérale, est menacée (on l’apprendra plus tard, un quatrième avion devait s’abattre sur la Maison blanche ou le Capitole, il s’est crashé en pleine nature grâce au sacrifice de ses passagers révoltés contre les terroristes à bord)…
Les images télévisées prises d’hélicoptère montrent des gens bloqués dans les tours, au-dessus des incendies. Depuis les fenêtres, ils agitent les bras, ou des vêtements, pour se signaler auprès d’éventuels sauveteurs. Des survivants paniqués sautent dans le vide…
L’horreur absolue se produit quand les Twin Towers s’effondrent l’une après l’autre. Le nuage de poussière et de cendres est gigantesque. À ce moment-là, je suis persuadé que des dizaines de milliers de personnes sont mortes.
Lorsque, dix jours plus tard, se produira l’explosion (accidentelle) de l’usine AZF à Toulouse, les journalistes et l’opinion publique penseront d’abord à un nouvel attentat perpétré par Al-Qaïda.

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