Les fusillés de Chavannes

: Ils ont donné leur vie pour que nous ayons une vie meilleure.
 

Cactus.press reproduit in extenso le discours prononcé le 1er mai 2016 par l'historien local Pierre Doublet lors de la cérémonie d'hommage aux fusillés de Chavannes, à Lèves.

"Chaque année, en ce jour du 1er mai, nous évoquons le sacrifice et le martyre de nos résistants fusillés ici pour ne pas avoir accepté l'asservissement et la domination nazie.

Ils sont morts pour la France, pour que nous soyons libres. Libres de penser, de croire et d'agir comme il nous plaît. De penser à la liberté et de croire en un meilleur avenir dans une patrie ressuscitée.

Pierre Doublet

Pierre Doublet

Tout d'abord, ont été fusillés ici ensemble le 30 avril 1942 Hoche Allart, Raymond Brousse, Jean Cormier et Maurice Maugé.
Ces quatre hommes faisaient partie de la cellule communiste de Chartres. Une organisation clandestine depuis son démantèlement du 26 septembre 1939 et absolument interdite sous l'occupation allemande. Malgré cette injonction formelle, une dizaine de membres de ce groupe communiste soutenus par un même sentiment patriotique sont devenus des Francs-Tireurs-Partisans contre l'occupant.

Ces combattants de l'ombre ont tout d'abord essayé de contrecarrer la propagande nazie qui prône la collaboration. Pour cela, ils vont recevoir de Paris, en cachette des autorités allemandes, des tracts et des journaux interdits comme France d'abord, qu'ils vont diffuser partout dans la région. Ces papiers mettent en garde la population contre la propagande nazie à la radio, celle sur les journaux, sur les affiches, et tout ce qui est vendu à la librairie allemande de la rue du Bois-Merrain à Chartres. Cette librairie gérée par la Gestapo devient pour eux une cible à supprimer.

Alors le dimanche 15 mars 1942, de très bonne heure, ils cassent la vitrine et jettent un cocktail Molotov à l'intérieur. Le feu est très vite maîtrisé par le gardien de nuit et les dégâts sont peu importants.

La police française fait son enquête et arrête les auteurs de l'attentat.

Elle n'a pas de mal à les trouver, elle connaît bien tous ceux qui sont hostiles aux Allemands. Ainsi nos quatre résistants sont incarcérés à la prison de Chartres en attendant d'être jugés.

Mais hélas pour eux, le 20 avril suivant, un soldat allemand est abattu à Paris. La Gross-Kommandantur parisienne exige que soient fusillés en représailles cinquante otages parmi les prisonniers politiques. La police française livrera à la Gestapo nos quatre résistants qui ont dû se demander pourquoi ils étaient fusillés sans jugement.

Ainsi son morts ici, sous les balles allemandes, le 30 avril 1942

Hoche Allart, 31 ans, domicilié à Lèves rue du Bout du Val, marié à Odette Durand. Ils auront un enfant en septembre qu'il ne connaîtra pas évidemment ;

Raymond Brousse, 30 ans, célibataire, préparateur en pharmacie avenue de la gare à Chartres (il a confectionné l'engin incendiaire) ;

Jean Cormier ; 22 ans, marié et père d'un enfant, domicilié rue de la Corroierie à Chartres ;

Maurice Maugé, 39 ans, marié et père de deux enfants, mécanicien rue de la République à Mainvilliers.

Tous les quatre étaient membres des FTPF (Franc-Tireurs-Partisans-Français).

En 1942, cette politique d'otages à fusiller en représailles d'attentats fait bien mauvaise impression dans l'opinion française, surtout que cela va se reproduire souvent.

A Paris, Châteaubriant, Nantes... Je pense à Guy Môquet, otage fusillé à seize ans, parce qu'il est le fils d'un communiste. Alors, pendant deux ans jusqu'en 1944, il y aura toujours des fusillés ou des déportés, certes, mais cela sera fait plus discrètement et la propagande allemande et vichyssoise seront toujours aussi actives pour inciter les Français à la collaboration.

 

Les Français de l'époque de 1942 auront bien du mal à s'y retrouver entre Radio-Paris et Radio-Londres, entre « Maréchal nous voilà » et « Les Français parlent aux Français »...

En 1944, l'espoir est revenu. On parle de de Gaulle et de la France Libre. La Wehrmacht est enfin sur le déclin. Les Allemands n'ont que faire maintenant de l'opinion française. Ils sont sur leurs gardes, ils ont peur et traquent les résistants qu'ils appellent « terroristes » et qui leur mènent la vie dure.

Ainsi, au début de juin 1944, la police allemande arrête deux Francs-Tireurs : Gilbert Huan et André Jacquemin.

Gilbert Huan est né à Chartres le 18 juin 1925 et vit à Epernon. André Jacquemin est né le 24 mai 1919 à Champagney et réside également à Epernon.
Condamnés à mort, tout les deux, par le tribunal militaire allemand pour détention illicite d'armes et actes de sabotage. Ils seront fusillés à Chavannes le 16 juin 1944. Gilbert Huan avait 19 ans, André Jacquemin avait 25 ans.

Onze jours plus tard, c'est-à-dire le 27 juin 1944, c'est Jacques Voyer qui va mourir ici devant le peloton d'exécution.
Jacques Voyer est né à Marseille le 27 décembre 1922 et malgré son jeune âge, il a un très long parcours de résistant derrière lui. Avant-guerre, il fait ses études à Toulon. Cadre aux scouts de France, Jacques Voyer se destine au sacerdoce, car il veut être prêtre lorsque la guerre sera terminée.

En 1940, lorsque les Allemands envahissent la France, Jacques Voyer se rend en Angleterre au cours d'un périple extraordinaire pour rejoindre l'armée de la France Libre à de Gaulle. Il se porte volontaire pour effectuer des missions de renseignement en zone occupée française. Chaque fois, il est parachuté avec une motocyclette et un poste émetteur radio pour renseigner les états-majors alliés sur les postes de commandement allemands, sur leurs dépôts de munitions, sur les emplacements de la DCA, sur les activités de la troupe dans les casernes, les gares, les bases aériennes, etc.

Jacques Voyer parle couramment l'anglais, l'allemand et possède une vaste connaissance géographique française. Si bien qu'en 1944 en Angleterre, il est promu capitaine.

Seulement, c'est au cours d'une de ses missions en France que Jacques Voyer va être arrêté à Chartres.

Alors qu'il est à moto, deux policiers allemands lui barrent la route. Comme il ne s'arrête pas, les policiers tirent et le blessent aux jambes. Il chute et aussitôt est fouillé. On trouve sur lui des documents compromettants. Sommairement soigné, il est emprisonné. Il sera torturé pendant deux semaines, mais ne parlera pas.
Condamné à mort par le tribunal allemand, Jacques Voyer va mourir ici, sans avoir rien dit sur lui et sur sa mission. Résistant jusqu'à son dernier souffle, il ne sera jamais curé comme il l'espérait, mais sera fusillé ici le 27 juin 1944 à 22 ans.

Neuf jours plus tard, le 6 juillet 1944, c'est Robert Vadé qui sera exécuté ici à Chavannes. On ne sait pas grand-chose sur Robert Vadé, si ce n'est qu'il est parisien, né le 5 février 1924, et qu'il a été arrêté près de la ligne de chemin de fer dans la région de Chartres.

Condamné à mort par le tribunal militaire allemand comme résistant-terroriste et activités de Franc-Tireur, Robert Vadé sera fusillé ici le 6 juillet 1944 à l'âge de 20 ans.

Enfin, le dernier fusillé ici que l'on connaît, car je présume qu'il y en a d'autres, c'est Jean Bouvier.

Il est né le 3 juillet 1923 au Havre et est employé comme dessinateur aux Pont-et-Chaussées.

En 1943, réfractaire au STO en Allemagne, il entre dans le maquis de Condé-sur-Iton dans l'Eure. Jean Bouvier est arrêté le 6 juin 1944, le jour du Débarquement, alors qu'il effectue des relevés topographiques sur l'emplacement d'un poste de commandement allemand, en vue, certainement, d'une attaque de celui-ci par les gens de son maquis.

D'abord incarcéré à la prison de Dreux, Jean Bouvier sera transféré à Chartres pour y subir un interrogatoire musclé. Il a dû entendre la fameuse phrase de tout interrogatoire « Nous avons les moyens de vous faire parler », mais Bouvier ne parlera pas. Il sera condamné à mort pour intelligence avec l'ennemi et actes de Franc-Tireur par le tribunal militaire allemand.

Dans la dernière lettre qu'il écrit à ses parents, on peut lire encore malgré quelques traits de censure : « Adieu, chers parents..., je viens d'être condamné à mort..., mais je vais mourir en bon français..., je veux croire en la justice de l'au-delà... Adieu. Jean. »
Et Jean Bouvier meurt ici ce 14 juillet 1944 sous les balles allemandes. Il avait seulement 21 ans.

 

Cela nous paraît peut-être aujourd'hui inconcevable de mourir pour des idées patriotiques, alors qu'on cherche de ces années 2000 à faire l'union de l'Europe.

Mais en 1944, après quatre années de tyrannie, sous une autorité xénophobe, violente et injuste, ces jeunes résistants voulaient s'émanciper. De toutes sortes, vêtements, chaussures, etc. On craignait d'être dénoncé par son voisin, plus aucun confort, plus de liberté, dans une méfiance permanente, la population était à bout de patience.

Ces jeunes martyres qui sont morts ici au champ de tir devenu un mémorial, se sont battus, ils se sont sacrifiés. Ils ont donné leur vie dans des conditions atroces pour que, nous, nous ayons une vie meilleure.

Rendons hommage à leur courage et à leur exceptionnelle force morale devant leurs bourreaux.
Opprimés, persécutés, martyrisés, ils nous donnent en ce jour une leçon d'audace, de témérité et de bravoure pour s'être battus jusqu'au bout de leur courte vie.

Soyons reconnaissant pour tant de générosité et tant d'héroïsme. C'est grâce à vous : Allart, Brousse, Cormier, Maugé, Huan, Jacquemin, Voyer, Vadé et Bouvier que nous pouvons tous ensemble, unis aujourd'hui, respecter notre devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité, dans la justice et dans la paix."

Pierre Doublet, 1er mai 2016.


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