Des demandeurs d’asile (extra) ordinaires

Photo Julien Lec'hvien

En cet après-midi d’avril, le vent omnipotent a vidé Vathy de ses habitants. Dans la capitale de Samos, une île grecque de la mer Egée, les toiles de Yala, étalées sur le muret d’une petite place discrète, résistent tant bien que mal aux assauts de la bourrasque. Il y installe son atelier six jours sur sept, lorsque la météo le permet. « Tous les magasins sont fermés mais moi, je reste ouvert même en temps de Covid » lance le peintre, un sourire dans la voix. La discipline sereine qu’il consacre à la création est, plus qu’une échappatoire, la raison de sa dignité d’artiste qu’il arbore avec fierté. Voilà 17 mois qu’il vit dans le camp de réfugiés situé à quelques encablures, et qu’il attend sa « big interview », un entretien de plusieurs heures avec les autorités grecques au cours duquel sa demande d’asile sera examinée.

Ce Congolais d’une trentaine d’années peint depuis l’adolescence. Il fut élève de Roger Botembe, fondateur du trans-symbolisme africain, à l’université des Beaux-arts de Kinshasa. Habitué à voyager dans différents pays d’Afrique pour exposer son travail, il se heurte, lorsqu’il veut quitter la RDC, à l’impossibilité d’obtenir un visa pour le Canada alors même qu’une galerie l’invite à exposer. Les ambassades européennes ne se montrent pas plus clémentes. « Comment tu expliques que, pour les Blancs, venir en Afrique est aussi facile que de boire un verre d’eau, alors qu’un Congolais, même lorsqu’il a suffisamment d’argent sur son compte bancaire, n’a pas le droit de prendre l’avion jusqu’en Europe ? »

Voilà qui me donne du grain à moudre, moi qui ai grandi dans l’Europe de Schengen. L’externalisation du contrôle des frontières européennes serait-elle la condition sine qua non de la préservation de cet espace de libre-circulation ? Est-ce parce que Yala est bloqué sur cette île que je peux m’y rendre d’un simple clic sur le site d’une compagnie aérienne low cost ? Alors que le gouvernement grec, en dépit de la vague épidémique qui frappe durement le pays, annonce en fanfare la venue du « Greek summer », l’ouverture imminente du camp fermé de Zervou, en pleine brousse à 7 km de Vathy, reléguera dans les coulisses, derrière la façade impeccable du tourisme estival, ces populations indésirables, cette misère que l’on ne saurait voir.

Mais cette misère des camps, décrite à juste titre dans tous les journaux qui veulent bien y consacrer de temps en temps quelques-unes de leurs pages, est devenue une expression générique qui homogénéise des trajectoires de vie complexes et singulières. En 2017, les auteurs d’un rapport du Conseil de l’Europe sur la couverture médiatique de la « crise des réfugiés » en 2015 concluaient ainsi : « Les réfugiés et les migrants sont souvent présentés comme un groupe indiscernable d’étrangers anonymes et non qualifiés qui sont tour à tour vulnérables ou dangereux. La diffusion d’informations biaisées ou infondées contribue à perpétuer les stéréotypes et à créer un environnement défavorable non seulement à leur accueil, mais aussi aux perspectives à plus long terme d’intégration dans la société.1»

Rappelons-nous les subtiles déclarations d’Eric Zemmour sur CNews, fruit d’une analyse, on s’en doute, hautement étayée, à propos des mineurs isolés étrangers : « Il faut que ces jeunes, comme le reste de l’immigration, ne viennent plus […] Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont ». Condamné pour ces propos à 200 000 euros d’amende par le CSA2, ce polémiste qui enchaîne les saillies xénophobes n’en constitue pas moins un des fers de lance d’une chaîne qui ne cesse de gagner des parts d’audience3. Une ritournelle qui, misérabiliste dans le meilleur des cas, outrancièrement raciste dans le pire, constitue le fond sonore de l’espace médiatique et uniformise les parcours migrants en un archétype étrange et inquiétant : le réfugié.

Autour de Yala, des toiles dont la peinture se craquèle à certains endroits témoignent de son passé, riche de voyages et de rencontres, qu’il trimballe encore avec lui. « L’artiste est un pigeon voyageur, il doit être en mouvement pour se confronter à d’autres courants artistiques, pour voir ce qui se fait ailleurs. Je comprends que l’Europe ne veuille pas accueillir des gens qui créent des problèmes. Mais elle doit faire preuve de discernement et ne pas mettre tout le monde dans la même boîte » me dit-il alors que je lui demande comment il comprend le terme de « réfugié ». Une boîte qui d’articles en reportages, finit par ressembler à celle de Pandore, tant n’y sont décrits que la détresse, la misère ou bien le danger potentiel de dissolution des sociétés occidentales noyées sous l’afflux d’étrangers aux mœurs antinomiques aux nôtres.

Quelle place peut-on donner, parés de pareilles œillères, à celles et ceux dont le niveau d’éducation et de compétences n’a rien à envier aux nôtres, mais qui, parce qu’ils sont nés du mauvais côté du globe, doivent mettre entre parenthèses les meilleures années de leurs vies ?

Abdali, un Yéménite travaillant avec Project Armonia, l’ONG dans laquelle je fais un volontariat et qui distribue chaque jour mille repas aux demandeurs d’asile de Samos, me dit il y a quelques jours que la seule différence entre lui et moi est que je suis né du côté des vainqueurs et lui du côté des vaincus. Petit-fils d’un des derniers sultans du Yémen, il grandit dans une famille liée aux Frères Musulmans. Parti étudier l’ingénierie dans une université damascène, il est contraint de fuir en 2011, avant d’avoir obtenu son master, lorsque le printemps arabe gagne la Syrie.

De retour au Yémen, il est « converti » à l’athéisme par des amis et commence à publier sur les réseaux sociaux des critiques du régime. Deux de ses amis, avec lesquels il organisait des réunions clandestines au cours desquelles les femmes tombaient le hijab, écoutaient de la musique et refaisaient le monde de concert avec les hommes, ont été assassinés par Daesh à Aden, en 2015, au début de cette guerre qui n’est toujours pas terminée, et dans laquelle la France joue un rôle pro-actif en fournissant des armes à la coalition menée par l’Arabie Saoudite4. Il décide de quitter le Yémen lorsqu’il reçoit des menaces de mort de son oncle, membre important de la confrérie des Frères Musulmans, qui n’accepte ni son apostasie ni son engagement politique.

A Samos, dans la maison de trois pièces qu’il partage avec sept autres personnes, il me parle de sa découverte de la philosophie, confesse qu’il lit parfois Kant, en anglais s’il vous plaît, et qu’il souhaite créer un mouvement d’opposition au régime yéménite depuis l’Europe. Sa stratégie : fourbir ses armes en reprenant des études en Allemagne et utiliser les réseaux sociaux pour amener la jeunesse yéménite à se moderniser. « J’ai foi en les Européens, même si la compétition induite par la crise économique ne leur rend pas les choses faciles et complique l’intégration des étrangers. Pour moi, la solution est que l’Europe accueille les réfugiés, leur donne accès à l’éducation afin qu’ils puissent à terme retourner dans leur pays et le reconstruire » déclare-t-il entre deux bouffées de cigarette.

Ce qui ne veut pas dire que ceux qui passent par les hotspots grecs n’ont pas étudié. Bien au contraire, le prix élevé qu’exigent les passeurs opère de fait une sélection en amont des candidats à la migration, parmi lesquels se trouvent de nombreux jeunes diplômés. Comme Farima, physicienne nucléaire originaire d’Iran, arrivée avec son frère et sa mère à Samos en janvier 2020, et dont la famille a déboursé 30 000 euros dans l’espoir d’atteindre l’Angleterre. Parvenus en Turquie, ils comprennent que le passeur, qui leur avait fait miroiter l’obtention aisée d’un visa pour le Royaume-Uni, les dirige en fait près d’Izmir, une ville côtière à quelques battements d’ailes des îles grecques de la mer Egée. Durant les quatre heures de traversée, dans une nuit noire, sur le canot pneumatique rempli à craquer d’Afghans, d’Iraniens, de Syriens et d’Africains, Farima a peur de tomber dans l’eau et de mourir : « Si on avait su, on ne l’aurait pas fait… Je priais pour que la police nous intercepte et nous ramène sur la côte turque. »

Farima, qui, quelques années plus tôt, avait été acceptée par une université allemande pour poursuivre sa thèse, doit affronter la lenteur sans fin des procédures administratives : « C’est fou comme ton lieu de naissance, ta nationalité, déterminent le reste de ta vie. Je sais que je dois lutter pour être considérée l’égale d’un Européen » constate celle qui, en Iran, gagnait en deux heures de cours à l’université, l’équivalent d’un mois de salaire. Bien qu’elle et son frère aient obtenu l’asile en Grèce depuis presqu’un an, ils ont été contraints de rester sur l’île en attendant que leur mère connaisse à son tour le résultat de sa demande. Un temps qu’elle a choisi de mettre à profit en devenant traductrice pour six ONG : « Je veux être occupée pour ne pas penser à mes problèmes, je ne veux plus me penser comme réfugiée. Travailler avec ces ONG m’aide à me sentir mieux. J’apprends aussi l’allemand car je veux travailler en Allemagne. » Dans les hotspots, nombreux sont ceux qui saisissent l’opportunité d’être interprète afin d’assurer un meilleur relais entre les humanitaires et les gens du camp.

La récente promotion d’Abdali au poste de coordinateur du restaurant de Project Armonia est un bel exemple de la volonté des ONG de travailler avec, et non seulement pour, les demandeurs d’asile. Comme pour Farima, ses débuts à Samos ont été marqués par la frustration et la colère. Arrivé sur l’île en novembre 2018, il a dû patienter jusqu’en janvier 2021 pour obtenir l’asile alors même que la décision était prête depuis août 2020. Six mois d’incertitude absurde et illégitime liés au fait que, ne résidant plus dans le camp mais dans une maison, il n’était pas autorisé à recevoir la lettre en main propre et devait attendre qu’on la lui envoie à son adresse. Quand il évoque ces deux dernières années, il a dans le regard la confiance et la fierté de celui qui a traversé des nombreuses épreuves : « Ce qui m’a aidé c’est qu’au camp beaucoup de musulmans m’écoutaient lorsque je parlais de mes idées. J’en voyais qui changeaient petit à petit, et venaient me parler de leurs problèmes avec la religion, la tradition. Encore aujourd’hui je reçois des messages de ces gens qui me remercient de les avoir aidés à modifier leurs opinions. »

La rétention des migrants produit des effets délétères sur leur santé mentale : pensées suicidaires et passages à l’acte chez de jeunes enfants, dépression, absence de suivi des syndromes post-traumatiques5. Elle résulte d’un parti pris assumé par les institutions européennes pour décourager l’arrivée de nouveaux candidats à l’asile6. Dans les camps, elle génère du désespoir, de l’incompréhension, des tragédies7. Dans l’imaginaire collectif européen, elle tend à renforcer une représentation misérabiliste et/ou raciste des phénomènes migratoires.

C’est pourquoi, il me semble, il est si important de souligner qu’en dépit de tout, des gens comme Yala, Farima et Abdali se battent pour continuer à peindre, à se cultiver, à apprendre de nouvelles langues et à obtenir des responsabilités dans les ONG. L’émotion dans la voix de Farima témoigne de ce sentiment ambigu qui mêle colère et gratitude : «  J’ai beaucoup grandi, j’ai appris à dire non ; j’ai fait de belles rencontres, d’autres qui l’étaient moins. Dans la migration beaucoup de points sont noirs, d’autres lumineux…ils m’accompagneront toute ma vie. »

Julien Lec’hvien

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