Réflexions en enfer… (4)

…ou notes d’un prisonnier de la peste à propos de l’épidémie en France, printemps 2020.

Vendredi 27 mars

L’emprisonnement à domicile réussit assez bien : c’est à peu près comme cela que vivent beaucoup de gens en temps ordinaire, quand ils ne sont pas au bureau ou au centre commercial.

Dictionnaire franco-macronien :

Enseignant : technicien en informatique qui a lu des livres.
Confinement : art de rester chez soi pendant qu’on fait sortir des gens de prison.
Impossible : pas encore français, hélas.

Entendu à la radio d’État : 90 % des morts de la nouvelle peste ont plus de 65 ans. C’est pour sauver les autres vieux que les vieux qui gouvernent privent les jeunes d’école, parce qu’on ne peut plus dépenser du temps, de l’énergie, du travail et de l’argent pour des mourants qu’on a privés de soin quand ils étaient encore jeunes et en forme. La moitié de l’espèce humaine a moins de trente ans.

Cependant, la nouvelle peste a tué une jeune fille de seize ans.

François Malherbe :
« Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin »

La prière du soir : tous les jours, à sept heures du soir, un bureaucrate parle pour ne rien dire à la radio d’État, d’une voix d’automate. Seule information concrète : le nombre de morts emportés par la nouvelle peste aujourd’hui. La réalité se réduit à des chiffres, toujours un peu gênants : hier, ceux des travailleurs en grève qui manifestent ; aujourd’hui, ceux des morts qui coûtent trop cher aux experts-comptables qui se présentent aux élections. Long, interminable sermon du bureaucrate, froid et sans espoir. Puis, à huit heures du soir, « l’hommage national », enregistré les premiers jours de l’épidémie quand de braves bourgeois parisiens, grands et petits, se sont mis à leur fenêtre pour applaudir. En écoutant cet enregistrement, j’apprends que je fais partie des sauveurs de la patrie (j’aurais préféré que la peste ne vienne pas, que les vieux ne meurent pas et qu’on continue à n’accorder aucune importance à ma personne).

Dans l’enregistrement : des voix de femmes qui parlent de courage, de sacrifice et de solidarité. À la fin, une voix d’homme : « Moi, je suis Émile de Caen, je vais bientôt avoir cent ans », voix étonnament énergique, presque juvénile et joviale, qui encourage à tenir bon. Voix sortie du néant où les fanatiques du capitalisme ont voulu enterrer la vieille classe ouvrière du XXe siècle, celle qui a fait le procès de civilisation. Dernières (et peut-être premières) paroles publiques d’un homme qui a survécu à la seconde guerre mondiale, et à la suite. Voix de la génération singulière des ouvriers. Toutes ces voix parlent sans hésitation, sans chercher à réciter.

Les voix de la radio : « Ce qu’on vit, ça n’arrive même pas une fois par siècle, et personne se défile (s’enfuit) ». « Il faut avoir le moral et penser à l’avenir ».

Dimanche 29 mars

Il faut devenir un État à soi tout seul, inventer des « procédures », « gérer des ressources humaines », domestiquer des humains et les faire travailler.

Pendant ce temps, à l’extrémité de la péninsule eurasiatique, les policiers passent une bonne partie de leur temps à empêcher les gens de sortir. Les trafiquants de drogue poursuivent leurs affaires. On vole des médicaments, du matériel de protection et des appareils médicaux. Les médecins, infirmiers etc., accaparés par les mourants, ne peuvent plus réparer les vivants. Les véhicules des transports publics ne roulent presque plus. Etc.

Seuls travaillent efficacement ceux qui vendent de la nourriture, fabriquent de l’électricité, entretiennent les réseaux d’internet et de téléphone. Pour le moment.

Dictionnaire franco-macronien :

Homme d’État : sourd-muet, courtier en emprunt public de son métier. Toujours en quête d’argent. Vérifier s’il fait partie des métiers indispensables.
Recherche scientifique non validée par les pairs : Galilée, Newton, Bourdieu, etc.
Fake news : a true french word, isn’t it ? Fiction qui, exceptionnellement, peut rappeler à la réalité celui qui la lit.

Pierre Mendès-France : « Gouverner, c’est prévoir ».

Mercredi 1er avril

Nous sommes au milieu de la troisième semaine d’emprisonnement à domicile. Depuis dimanche, on joue au retour à la normale à la radio d’État, après deux semaines pendant lesquelle on a entendu les voix des gens qui essaient de se rendre utiles, loin de tous les amateurs de bullshitt jobs (David Graeber) qui disparaîtraient si on ne leur donnait pas de quoi acheter énergie, travail humain, et matières premières. La radio se remet à parler des gens qui ont « réussi leur vie », le genre d’individus dont elle parle habituellement. La voix des journalistes est redevenue professionnelle, avec ou sans guillemets, c’est-à-dire plate et sans émotion. Après quinze jours de lucidité, nous sommes invités à redevenir fous : nous avons juste changé de folie.

Albert Camus : « Mais il est des villes et des pays où les gens ont, de temps en temps, le soupçon d’autre chose. En général, cela ne change pas leur vie. Seulement, il y a eu le soupçon et c’est toujours cela de gagné ».

Un ministre se montre dans des vidéos sur Internet, qui ont l’air aussi irréelles que les faux discours qu’on peut fabriquer avec des logiciels (on a mis en images l’an dernier, pour rire, un faux discours de l’ancien président des États-Unis, criant de vérité).

La nouvelle peste tue toujours plus de monde.

Jeudi 2 avril

Au moment même où des centaines de malades meurent tous les jours, le premier ministre, bouclier de son maître, parle de « déconfinement », c’est-à-dire d’obliger tout le monde à sortir de son trou pour aller « travailler », c’est-à-dire faire vivre le capitalisme, et accessoirement servir ces messieurs-dames qui ont absolument besoin d’être entourés de courtisans pour avoir l’impression d’être autre chose que des fonctionnaires du capital qu’on peut remplacer au pied levé.

Et puis la capitale est remplie de gens qui ont voté pour les gagnants de la dernière loterie électorale. Ceux-là s’ennuient de rester dans leur appartement à partager avec les enfants.

Albert Camus : « Ça ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c’est votre travail. Et la première façon de vous rendre utile dans ces terribles circonstances, c’est de bien faire votre travail. Ou sinon, le reste ne sert à rien ».

On a remplacé la première version de « l’hommage national » : fini d’entendre les voix qui parlaient de courage, de compassion, du passé et de l’avenir, de tout ce qui n’existe pas pour les individus qui vivent dans l’immédiateté du vide, dans la lâcheté et l’égoïsme.

Au moment où l’horreur est partout, on ne trouve rien de mieux que d’inviter tout le monde à fermer les yeux.

Vendredi 3 avril

Les morts-vivants se sont réveillés et nous parlent à la radio, à la télévision et sur les écrans des ordinateurs. Et les vivants, même quand ils sont jeunes et en bonne santé, accordent de l’importance à ces voix d’outre-tombe qui n’ont plus rien à dire, et pour l’éternité.

Pendant que l’un « règne par le pouvoir de l’absence » (Victor Segalen), son adjoint, fantôme d’un fantôme, récite des plans d’action qu’on ne pourra jamais mettre en pratique, et imagine un avenir qui ne dépend plus d’aucun être humain.

La réalité se venge : la nouvelle peste a tué encore plus aujourd’hui.

On continue dans mon quartier à promener le chien.

À suivre.

Stéphane Mourad

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