Nino Ferrer, un homme libre, d’Henry Chartier

Henri Chartier a publié un livre sur un artiste à part dans la chanson française. Car Nino Ferrer est un cas. De ses chansons-gags des années 60 comme Le téléfon ou Mirza jusqu’à ses derniers CD naîtra un sérieux malentendu entre un chanteur multifacette et le public. Nourri par le jazz et le blues, Nino Ferrer vénère Otis Redding à qui il rendra d’ailleurs un bel hommage dans Je suis l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu le blues. Avec des riffs soul, il embarque des titres ultra populaires qui seront de véritables tubes dans les années 60.

Mais Nino, pas très à l’aise avec le milieu du show business, n’aura cesse de vouloir rompre avec l’industrie du disque tout au long des années 70-80 et 90. Se voulant autre chose qu’un faiseur de tubes de variétés verdâtres, Nino se lance dans une autoproduction qui démarre avec Métronomie, un disque d’une incroyable modernité. Avec cet album concept de 1971, Nino Ferrer ouvre une voie qui aura malgré tout bien du mal à convaincre un public formaté à la chansonnette de trois minutes trente. Durant plus vingt ans, contre vents et marées, Nino produira inlassablement des albums en marge de l’époque. Notons dans cette production discographique de bons 33 tours comme Suite en œuf ou La Carmencita, sans oublier un CD à l’atmosphère prenante : Ex-libris.

Cet artiste, teinté de mélancolie et au caractère court, présentera des œuvres de très bonne qualité au niveau des textes et des mélodies. Bien évidemment, comme le souligne à juste titre l’auteur d’Un homme libre, la production peut laisser parfois à désirer au niveau du mixage et de certains arrangements trop stéréotypés d’un disque à l’autre. Nino est malgré tout clair avec lui-même : « Je me produis moi-même, je suis auto-suffisant, (…) c’est une situation qui me satisfait complètement. Il vaut mieux être un franc-tireur et faire comme je le sens, que d’être englobé dans cette machinerie qui n’est pas artistique. Moi, ce que j’essaie de faire, c’est de l’art, même si ce n’est pas complètement évident dans le monde actuel. Je pense que la musique, c’est plus qu’un bruit de fond pour mettre dans les ascenseurs et dans les lavabos des grands magasins ».

Entre amateurisme et professionnalisme, certains albums comme Blanat (1979) ressemblent à des maquettes inachevées. Et puis il y a le son. Reclus à Montcuq, Nino Ferrer ne sent pas l’air du temps. Il réédite les mêmes albums. Partagé entre la peinture et les disques, il sortira au début des années 90 un album intéressant avec La désabusion ; contraction de désabusement et désillusion.

Cet artiste authentique et refusant tout conseil et toute compromission se révèle amer dans la dernière partie de sa vie. L’œuvre de Nino Ferrer que l’on redécouvre au fil du temps est le reflet d’un homme avec ses hauts et ses bas, ses enthousiasmes, ses contradictions et ses dépressions. A la lecture de ce livre, on peut ressentir un certain gâchis. Dommage que Nino n’ait pas su écouter les bonnes personnes qui l’auraient mis sur une trajectoire plus constructive. Mais Nino, c’était aussi un créateur sans dieu ni maître, un homme libre. A la fin de l’histoire, la désabusion aura eu finalement raison de lui puisque Nino Ferrer tirera sa révérence le 13 août 1998.

Pascal Hébert

Nino Ferrer, un homme libre d’Henry Chartier, éditions Le mot et le reste, 250 pages, 20 €.

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