Je reste roi de mes chagrins, de Philippe Forest

Photo : Francesca Mantovani

Philippe Forest s’est lancé un sérieux défi en écrivant son dernier roman Je reste roi de mes chagrins. Insérant le théâtre dans le roman, qui lui-même s’inspire de la vie d’un illustre personnage du milieu du XXe siècle de la perfide Albion, Philippe Forest s’amuse à mélanger ses pinceaux pour mieux nous égarer et in fine pour mieux nous retrouver. Bâti comme une pièce de théâtre, ce roman est animé par deux principaux acteurs qui se révèlent sur la scène de la vie avec des dialogues aussi vrais que nature. Et lorsqu’un peintre rencontre un autre peintre pour lui tirer le portrait, la situation mérite en effet qu’on s’y arrête.

D’une scène somme toute banale de la vie du plus illustre des Premiers ministres de sa Majesté, Philippe Forest en puise une scène surprenante que l’on dévore au fil des tableaux qu’il nous présente. En balayant les codes classiques du roman, l’auteur nous emmène au théâtre. Après une période d’étonnement et l’adaptation de notre logiciel de lecture, on se sent vite happé par ce face à face entre Winston Churchill vers la fin de son mandat et Graham Sutherland, le peintre en vue choisi pour exécuter le portrait du Premier ministre. Le problème avec Graham Sutherland, c’est qu’il ne peint pas des représentations humaines. Son art le porte à aller au-delà des apparences pour représenter dans les traits d’un personnage, toute sa force psychologique. Ce qui bien évidemment n’échappe pas au brillant Churchill qui se demande bien à quelle sauce il va être dévoré par ce peintre qu’il estime tout en le redoutant. Financée par les deux Chambres pour fêter les 80 ans du Premier ministre en sorte d’hommage national, Churchill ne peut évidemment pas échapper à ce piège qui se referme sur lui.

Philippe Forest, avec talent, nous montre comment ces deux peintres tentent de s‘apprivoiser sans jamais se trouver. Et pour cause, ces deux-là vivent leur peinture de manière différente. Churchill à la Monet va chercher dans son atelier et dans le jardin de sa propriété de ­Chart­well le moyen de se vider la tête. Quant à Graham Sutherland, peintre de haut niveau, il se balade entre les paysages, le portrait et le religieux. Le résultat de ces séances de peinture n’est pas terrible. Il faut bien le reconnaître. Le tableau qui sera malgré tout présenté au public disparaîtra rapidement de la scène publique dans la cave de la propriété de Chartwell avant d’être brûlé.

Pascal Hébert

Je reste roi de mes chagrins, de Philippe Forest, éditions Gallimard, 277 pages, 19,50 euros.