Marche blanche, de Claire Castillon

Photo Jean-François Paga.

Il y a vingt ans, Claire Castillon apparaissait dans le milieu littéraire avec son premier livre Le grenier. Il y a vingt ans, la jeune fille percutait les codes avec un style rafraîchissant et déjà unique. Remarquée par la critique et le public, Claire Castillon a ensuite sublimé la littérature avec des nouvelles de haut vol notamment Insecte et On n’empêche pas un petit cœur d’aimer. Vingt ans après Le grenier, Claire Castillon a bel et bien sa place dans le monde littéraire car elle fait partie de cette race de romancier qui créé une œuvre en silence. Comme un chêne, elle allie la solidité du style à la durée. Et comme il est bon de s’appuyer sur cet arbre aux branches littéraires si enivrantes. Ecrire demeure pour elle un besoin vital. A chaque roman depuis vingt ans, Claire Castillon continue de nous épater, inlassablement. Elle sublime son style en créant son propre langage, sa propre langue. On ne peut la confondre avec aucun autre écrivain. Lorsqu’elle s’empare d’un sujet, l’intelligence du regard et de l’écriture est au sommet.

Disons le crûment, Claire Castillon tutoie les étoiles de la littérature sans jamais se griller les ailes. Une nouvelle preuve nous en est donnée avec son dernier roman Marche blanche. Lors d’une conférence donnée à Chartres, la romancière révélait ses sources d’inspiration. Les sujets peuvent naître banalement lors de discussions anodines entre copines. La diablesse, faussement ingénue, nous rend ensuite une copie où toutes les couleurs de l’arc en ciel s’entremêlent dans une écriture hautement maîtrisée. La force psychologique des personnages s’impose dans chacun de ses livres comme dans Marche blanche, où l’on est dans la tête de l’héroïne qui a vécu un drame. Sa fille Hortense a été enlevée dans un parc depuis une dizaine d’années. Et depuis, elle la voit partout. Des voisins s’installent en face de sa maison avec une jeune fille qui aurait eu l’âge d’Hortense et voilà que tout s’emballe. Son entourage tente tant bien que mal de la raisonner.

Entre la douleur, la culpabilisation et l’incompréhension, l’héroïne essaie de se réinventer une nouvelle vie emplie d’une obsession qui se règle avec des stratagèmes, des subterfuges, des mensonges. Où se situe le personnage de ce roman ? Dans le réel ? La folie ? Allez donc savoir. Les phrases prennent tous les chemins qui mènent au plus haut de la montagne. L’héroïne ne nous demande pas de la croire, elle ne nous le demande plus. Son destin est scellé dans une fin qui fait crépiter une vérité froide. C’est terminé. Claire Castillon referme son stylo.

Pascal Hébert

Marche blanche, de Claire Castillon aux éditions Gallimard.,166 pages, 16 euros.

Interview :

Claire, pourquoi s’emparer d’un sujet de société aussi dur que la disparition d’un enfant ?
Parce c’est un sujet humain, vivant. Un sujet d’angoisse. Un sujet sur l’absence, donc le vide. Donc un sujet de livre. Et la mère de l’enfant disparue est un sujet aussi, un personnage dans lequel j’avais envie de vivre un moment.

Est-ce que l’affaire de la disparition du petit Grégory Villemin a été une source d’inspiration ?
Pas du tout. En revanche, les sorties au parc avec ma fille, certainement. J’ai déjà ressenti cette angoisse vive quand mes yeux se sont dispersés, que ma fille a changé de place, et que je ne l’ai plus vue. Alors, tout cela en trois secondes, je me suis dit : Où est-elle? Dans les parcs, souvent, les mères quittent leur banc. Hagardes, elles accélèrent, regardent partout, rapides mais imprécises. C’est pour elles la peur du grand vide. Elles retrouvent leur enfant et reprennent bonne figure, un peu gênées d’avoir déballé leur stupeur. Elles se jurent intérieurement de ne plus jamais consulter leur téléphone, déploient d’atroces scénarios dans leur tête. C’est aussi mon cas. Et puis j’ai souvent envie d’écrire sur une fugue. Je ne l’ai pas encore fait mais la fugue rejoint la disparition. Il faut qu’à un moment je me retrouve face au vide. Et que je le comble.

Comment ton héroïne traverse-t-elle cette épreuve ?
La mère de la petite Hortense attend sa fille. Elle pense qu’elle va rouvrir les yeux, et que l’enfant sera là. Elle les a juste fermés le temps d’un cache-cache. Il lui faut de toute façon sa fille pour être la mère que la vie l’a faite devenir, une mère totale, peu secondée par le père de l’enfant, ce dont elle se plaint en filigranes tout au long de l’histoire. Je comprends la logique délirante qui la hante. L’animalité qui s’empare d’elle, souvent. C’est constitutif. Sa colonne vertébrale, depuis la disparition de sa fille, est sa maternité à reconstruire, à conserver. Le manque est déchirant, mais la recherche perpétuelle de l’enfant, comme une deuxième maternité, lui permet de rester une mère fantasmée. Elle a quand même dix ans de mensonge et de chagrin sur le dos… Alors elle vit dans sa tête, entre ce qu’elle a oublié et ce qu’elle sait, toujours à la recherche de l’impossible.

Comment perçois-tu le regard de l’autre sur les parents victimes d’un enlèvement ?
Dans la vie, je ne sais pas. Dans Marche blanche, je n’évoque pas l’attitude des autres, ni leurs commentaires, mais ce que ressent la mère d’Hortense face aux autres. Ce qui m’intéresse, c’est qu’elle traduit tout ce qu’on lui adresse. On lui fait un sourire? Elle le prend comme un sourire si et seulement si elle le décide. Et chez cette femme, un sourire cache forcément autre chose. Elle fait pareil avec les mots. Les mots sont des verrous pour elle. Elle a peur qu’ils se referment sur elle mais ils la protègent. Quant aux images qui lui viennent, aux impressions de reconnaissance, ce sont des signaux dans la nuit. Et je crois à sa candeur quand elle les voit et veut s’en saisir.

Cette histoire, c’est aussi la fin d’une insouciance. La vie est-elle faite obligatoirement de désenchantements ?
La vie, je veux dire l’ancienne vie de la mère d’Hortense n’était pas insouciante. Le souci permanent pour elle, ce qui l’accablait profondément, était d’accéder à la même liberté que celle du père. Aller pédaler à vélo avec lui, ou marcher vite quand elle était enceinte. C’était une femme ralentie, empêchée et frustrée. On sent que les soirées en tête à tête avec Hortense n’avaient rien d’idylliques. Alors qu’elle est exactement ce qu’on appelle une bonne mère, qu’elle prend soin de son enfant et partage beaucoup de choses avec elle, dans une immense complicité, elle s’est tout de même engloutie dans la maternité, elle a été absorbée, elle a perdu son “qui je suis” car Carl, toujours pédalant, n’a pas assez joué son rôle de père et de compagnon. Certes, un jour il l’envoie faire un massage pour se requinquer et il charge sa propre sœur de garder Hortense mais elle rentre humiliée et fâchée de son escapade. Quand l’enfant disparaît, l’homme apparaît.

Dans ce livre, on tombe sur la solitude du couple qui essaie de survivre. Qu’est-ce qu’une vie ?
Pour ce couple, la vie est un objectif : celui de ne jamais croiser l’enfant mort. Il faut que la petite soit vivante quelque part. Rien d’autre n’a d’importance. Avant, ils se sont mal compris. Mais ils sont beaux dans leur silence, leur effort, leur quête commune, leur lien commun. Lui me touche énormément, par exemple, dans sa façon de réparer, dans sa façon d’être soudain un homme présent qui tient sa femme, qui la maîtrise et qui la couvre. Elle me touche parce qu’il est trop tard.

Propos recueillis par Pascal Hébert.