80 km/heure, sinon tu tues, sinon tu meurs

New York City, octobre 2017 (photo Gérard Leray).

Passez de 90 à 80 km/h sur les 400 000 kms de routes à deux voies est une mesure impopulaire. Au nom de la démocratie et de la liberté, les adversaires de cette réduction de vitesse se déchaînent.

A en croire les sondages, non seulement les Français sont hostiles à cette mesure mais voteraient sans hésiter pour un maintien à 90, voire une augmentation à 100 ou 110 km/h Pour autant, cette position majoritaire aujourd’hui, le sera-t-elle encore dans quelques mois ? N’est-ce pas une réaction spontanée formulée par des Français chatouilleux, aussi irritables qu’irréfléchis, prompts à s’opposer dès qu’ils ont l’impression qu’on porte atteinte à la (leur) liberté ?

En ce qui concerne la santé, la (leur propre) protection et la préservation de la vie humaine, une fois « la gueulante » poussée, le simple bon sens reprend le plus souvent ses droits et ce genre de mesure impopulaire devient une règle derrière laquelle la très grande majorité se range en silence. Des exemples :

– 2007 : Interdiction de fumer dans les lieux publics. En 2018, combien de gens fument encore dans les trains, les restaurants ou les salles d’attente ?
– 1976 : port du casque obligatoire pour les deux roues. En 2018, voit-on encore des motocyclistes sans casque ?
– 1970 : port de la ceinture de sécurité pour les passagers avant d’une voiture. 1990 : port obligatoire pour tous les passagers. En 2018, voit-on beaucoup d’usagers ne pas la porter ?
– 2005 : dans une voiture, 1 passager, 1 place. En 2018, vient-il encore à l’esprit de beaucoup de français de monter à 7 dans une voiture 5 places ?
– 1970 : conduite automobile interdite avec une alcoolémie supérieure à 1,20 g/l. Réduction à 0,8 g/l en 1983, puis à 0,7 g/l en 1994, 0,5 g/l en 1995 pour en arriver à 0,2 g/l aujourd’hui. Alors que la limitation avait fait hurler en 1970, qui, aujourd’hui, n’admet toujours pas qu’après avoir bu 6 verres de vin, soit bien plus d’une bouteille, -ce qui correspond à 1,2g/l- on ne prend pas le volant ?

Au moment où elles ont été prises, toutes ces mesures étaient impopulaires et ont soulevé un tollé majoritaire. Et puis, le temps passant, la réaction épidermique qui gêne le petit enfant égocentrique qui subsiste en chacun d’entre nous, fait place à la réflexion et à l’ouverture sur autrui. OUI, c’est stupide de mourir, ou de provoquer la mort d’un tiers parce qu’on n’applique pas l’une des mesures ci-dessus. OUI, mettre dans un plateau de la balance le petit plaisir procuré par l’absorption de 3 verres de Muscadet et dans l’autre la mort d’un enfant fauché sur un passage protégé, n’a pas de sens.

Dans un premier temps, oui, rouler à 80 km/h au lieu de 90 m’irrite parce qu’il limite un peu mon désir puéril de faire ce que j’ai envie quand je ne considère que MOI. Mais oui, à la réflexion, j’admets dans un second temps que c’est une bonne mesure qui va dans le sens de mon propre intérêt mais aussi, et surtout, de l’intérêt des AUTRES. En 1972, il y a eu 18 000 morts sur les routes. Malgré l’augmentation du nombre des véhicules, ce nombre a été réduit à 8160 en 2001, puis à 3963 en 2011 pour atteindre 3388 en 2014. C’est encore beaucoup trop.

Reste à résoudre le problème de l’utilisation du téléphone au volant. Son usage est interdit depuis 2003 mais il suffit de parcourir quelques kilomètres pour se rendre compte que la mesure n’est vraiment pas appliquée. Le nombre de conducteurs téléphonant ou écrivant des SMS en conduisant est catastrophique. Avec une main, on n’actionne plus les clignotants. Les yeux rivés sur le cadran, on ne voit plus les autres. Concentré sur une autre activité, on devient une boule folle au milieu d’un jeu de billard. Cependant, la plupart des utilisateurs du téléphone au volant admettent sans l’avouer à haute voix que le téléphone, c’est très dangereux et intolérable.

Alors oui, en ce qui concerne le téléphone, il faut se montrer plus répressif avec ces infractions. C’est regrettable mais il faut passer à la vitesse supérieure : retirer le permis, temporairement ou définitivement, aux conducteurs pris en flagrant délit. Systématiquement, à la suite d’un accident, il faut que la loi autorise la gendarmerie et la justice à saisir le téléphone du conducteur afin de vérifier qu’il n’était pas en train de téléphoner. Les moyens techniques le permettent. Les victimes potentielles que nous sommes tous ont le droit d’exiger cette mesure. C’est vraiment trop bête pour un enfant d’être contraint de vivre en fauteuil roulant toute sa vie à cause du SMS d’ un conducteur/trice (il y a parité dans ce domaine) en train de taper une niaiserie sans intérêt du type « Ce midi, à la cantine, j’ai repris des frites ! ».

Il y a eu « Boire ou conduire, il faut choisir ». On doit aujourd’hui en arriver à « Téléphoner ou conduire, les autres exigent ». Si je suis persuadé que ma proposition fera hurler aujourd’hui, je sais qu’on ne se posera même plus la question dans quelques années tant cette mesure apparaîtra évidente.

Une nuance toutefois : être favorable à toutes ces mesures ne m’amène pas à exonérer les autorités à négliger de tout mettre en œuvre pour assurer l’entretien, l’amélioration de la qualité et la sécurité du réseau routier. On voit vraiment trop de routes dégradées et plus encore trop de rues dans un état déplorable. Mettre un casque et respecter le code de la route n’a jamais empêché un cycliste de chuter dans des nids de poules. A ce niveau, ce n’est pas le radar et la contravention qui peut améliorer les choses, mais la volonté et l’engagement des élus.

Roger Judenne

1 Commentaire

  1. 80 kilomètres/heure ?

    J’avais réagi cette mesure en la jugeant mal préparée, mal argumentée, et appelée à être mal respectée. Le gouvernement n’a pas le moyen de la faire appliquer, faute de disponibilité policière et faute de budget pour faire circuler les voitures-radar banalisées. Les poids-lourds, bridés en France à 90 km/h, continueront de rouler au maximum, et ceux qui respecteront la règle se mettront en danger sous la pression de ceux-là, et des utilitaires conduits par des professionnels pressés et stressés. La loi produira peu d’effet, et la limitation, pourtant justifiée techniquement sera jugée illégitime. Un gâchis.

    Faire accepter des mesures de sécurité routière est un défi très lourd pour la puissance publique, car les données scientifiques s’opposent sur presque tous les points à l’intuition du conducteur. La science dit : le maillon faible du système, ce n’est ni la route ni le véhicule, c’est l’humain (fatigué, pressé, distrait…). Le conducteur dit : oui, mais moi je suis bon.
    La gravité dépend du carré de la vitesse ? Avec 10 km/h de moins, le même accident fera la différence entre la tôle froissée et la blessure grave ou l’invalidité, voire le décès ?
    Pas du tout : 10 à 20 km/h de plus ou de moins, c’est pareil. De plus je suis plus attentif en allant plus vite.

    La voiture  » suréquipée  » démobilise le conducteur ? Oui, mais elle comporte une douzaine d’airbags, je ne risque rien.

    Le téléphone mains libres peut faire perdre entre une et trois secondes supplémentaires pour réagir ?
    Pas du tout : ma réaction est immédiate et sans délai.

    Le système doit intégrer la  » faute  » de l’autre (fatigué, stressé, distrait)? Non, il faut écarter de la voie publique tous ceux qui sont incompétents, en particulier les plus âgés.

    Etc.

    Nous sommes nombreux à avoir appris la conduite en milieu  » libre  » (la voie publique des années 60, dans un contexte où savoir conduire c’était savoir piloter, surtout avec les véhicules de l’époque. Cela a fabriqué 18 000 décès en France sur la seule année 1972. Les limitations (ceinture, vitesse) à cette liberté ont été décidées après ce sommet historique.

    Il faut pourtant faire évoluer les attitudes et les comportements. Les enjeux se situent dans le bonheur ou le malheur des familles, dans la liberté de vivre des plus fragiles et dans une mutation du tout voiture centenaire vers des modes de vie  » lents  » et respectueux de l’environnement. Il y a encore du travail !

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