Haro sur la réforme du lycée

Parlons de la nouvelle réforme du lycée, entre l’histoire racontée par le ministre et l’histoire racontée par le terrain.

Constat n° 1 : Quand le libre choix ressemble à une assignation.

Prenons un élève de seconde de l’enseignement général qui désire faire des études de médecine, car il a vu la nouvelle série TV à la mode sur le monde médical. Cet élève, nouvellement passionné, aura droit, grâce à la réforme Blanquer, à cinquante-quatre heures d’informations sur l’orientation pendant son année de seconde (comme si on ne faisait pas d’informations sur l’orientation avant, mais peu importe !). Ainsi cet élève saura tout sur tout pour réussir ses futures études de médecine. Il choisit donc les bonnes spécialités (la fameuse triplette) en 1ère : Mathématiques, SVT et Physique et abandonne la SVT en terminale (on passe à la doublette). Si, si, ce sont apparemment les attendus de l’enseignement supérieur (la nouveauté de ParcourSup) pour faire médecine.

Cet élève arrive en classe de terminale et, à la TV, passe une nouvelle série sur le monde des avocats d’affaires qui fait un tabac. En fait, c’est ça qu’il veut faire plus tard : avocat d’affaires. Eh bien, avec ce nouveau (sic) lycée, CE N’EST PLUS POSSIBLE. Oui vous avez bien lu. Hier, s’il avait eu le niveau, cet élève aurait été en série S pour tenter médecine et, finalement, aurait pu changer d’avis en terminale et aurait pu suivre une formation en droit. Avec la réforme Blanquer, ce sera IMPOSSIBLE, n’ayant pas pris les bonnes spécialités en classe de 1ère – choix décidé en classe de seconde, à 14-15 ans – et pourtant il aura eu ses cinquante-quatre heures heures d’informations à l’orientation.

Car c’est désormais l’aval, le post bac avec ParcourSup, qui commande l’amont, le lycée, et cela se joue dès la classe de seconde pour des élèves âgés 14-15 ans ! Mais bien sûr, vous, vous saviez à cet âge ce que vous vous vouliez faire plus tard comme études supérieures et comme métier ! Reprenons en détail maintenant.

La réforme de l’organisation du lycée consacre la disparition des séries de l’enseignement général : L, ES et S. Se met en place, à partir de la classe de première, un tronc commun de matières : français en classe de 1ère et philosophie en classe de terminale, histoire-géographie, langues vivantes, EPS. Il faut ajouter, à ce tronc commun, le choix (sic) d’une triplette de spécialités, à savoir trois spécialités parmi douze proposées (sic), un menu à la carte comme chez MacBouffe en quelque sorte. L’élève devra décider aux alentours du deuxième trimestre de 1ère la spécialité parmi les trois suivies en 1ère celle qu’il lui faudra abandonner en terminale, pour n’en conserver que deux, la fameuse doublette.

Bon, je vous passe sur le fait qu’évidemment les lycées ne pourront pas proposer les douze spécialités, seulement sept obligatoirement, et si vous voulez une spécialité non proposée par votre lycée, eh bien, il y a le lycée voisin, ou proche, ou lointain mais aussi Skype (sic)… La liberté du choix quoi ! C’est pourquoi l’élève de la classe de seconde – et au deuxième trimestre – devra demander quatre spécialités, et en fonction des moyens disponibles, le lycée lui offrira (!) trois spécialités sans avoir forcément la spécialité qu’il préfère ou désire pour ses études supérieures. On voit que le choix (sic) sera libre et plus souple (sic) !

Le choix (sic) des spécialités dépendra donc évidemment de l’offre du lycée mais aussi des attendus de ParcourSup, non encore stabilisés, avec une sélection plutôt opaque au dire de certains observateurs. On sait, en sociologie, que la multiplication des choix engendre des angoisses et surtout favorise les bien-nés et les bien-informés qui sont souvent les mêmes !

Vous avez donc compris une des logiques qui sous-tend ce système : une sélection précoce, stupide et inégalitaire qui assigne les élèves très tôt dans un cursus. Bien sûr, les enfants des technocrates qui ont pondu cette aberration savent depuis la maternelle qu’ils feront Sciences Po, Polytechnique, et autres grandes écoles. Mais les autres, tous les autres – l’écrasante majorité – seront assignés très tôt à une logique qui les dépasse… Et s’ils échouent dans leurs études, ce sera donc de LEUR FAUTE, puisqu’ils auront choisi (sic), avec leurs cinquante-quatre heures d’informations sur l’orientation. Et le chômage qui pourrait suivre, ce sera également de LEUR FAUTE. C’est ce que Pierre Bourdieu appelle la violence symbolique, « celle qui s’exerce sur un agent social avec sa complicité… ». « Ah, mon brave monsieur, je n’ai pas réussi dans la vie car je n’ai pas fait les bons choix, je n’étais pas très doué, je n’ai pas su choisir (à 14-15 ans !) ce qui me convenait… »

Mais, après tout, les autres, tous les autres, c’est le peuple et tant pis pour le peuple ; le peuple, on s’en fout ; et le peuple, beurk, c’est sale !

Constat n° 2 : Un professeur, ça coûte ! ou quand l’éducation n’a pas de prix mais un coût !

Revenons sur l’idée, au lycée, d’un tronc commun de matières à partir de la classe de 1ère : français en classe de 1ère et philosophie en classe de terminale, Histoire-Géographie, langues vivantes, EPS.
C’est une idée « géniale » pour faire des économies : on pourra gonfler les groupes (les classes ?) au minimum à 35 élèves voire plus, car il n’y aura plus de distinction à effectuer entre les programmes d’histoire-géo des séries S, L et ES. Idem en français.

Et mon petit doigt me dit que dans les lycées où existe un amphithéâtre de cent places, un petit regroupement… Mais si, mais si… Bien sûr, le ministre dira qu’il est contre – enfin je n’en suis pas si sûr – seulement, face aux problèmes de recrutement d’enseignants, c’est la solution pratique et économique de ressources (les professeurs). Et le ministre d’ajouter (novembre 2018) que « l’on pourra ainsi mieux répartir les élèves dans les classes ». Traduction : faire des classes à 35 ou plus, le plus possible ! Et on le voit déjà remonter : les lycées à petits effectifs voient le non octroi de certaines spécialités comme par exemple les SES (Sciences Économiques et Sociales). « Tu iras dans le lycée voisin… ou par Skype… ou tu choisis autre chose…). C’est ça le « choix » (sic) dans le lycée Blanquer !

Une petite remarque ici : il n’y aura plus que des groupes-classes, et non plus des classes à cause des spécialités (cf. mon premier billet). Bon courage pour la cohérence des emplois du temps… et pour la cohésion de la classe… euh du groupe, enfin je ne sais plus…

Au passage, la pénurie de professeurs, le ministère la gère parfaitement, puisque qu’il diminue les postes offerts aux concours du CAPES. On manque de candidats et on diminue les postes offerts aux concours; cela doit masquer ladite diminution.

Tout cela nous permet de comprendre que le ministère ne veut pas de professeurs certifiés et/ou agrégés, car ils coûtent chers (!) ; il veut des vacataires, pas chers, taillables et corvéables à merci. La réalité d’aujourd’hui, c’est qu’il faut devant les élèves, non pas un professeur mais un adulte qui fasse office de « prof » (sic) ! Je vous renvoie aux reportages dans la presse de la rentrée 2017. Et quand un lycée peut embaucher un proviseur adjoint sans formation ni qualification autre que celle de gendarme… (novembre 2018).

Bon, la logique économique est claire : faire des économies de postes, environ 2 600 supprimés dans le public et 550 dans le privé sous contrat l’an prochain. Et ne parlons pas des prochaines années…
Les économistes qui calculent le PIB doivent évaluer notamment le PIB non marchand, c’est-à-dire la richesse créée par l’éducation, la santé… Ces services non-marchands (éducation, santé…) ne peuvent être calculés, par définition, aux prix du marché (n’étant pas vendus sur le marché), ils sont donc estimés (c’est un choix des économistes) à leurs coûts de production. Donc, UN MÉDECIN DE L’HÔPITAL PUBLIC qui sauve des vies et UN PROFESSEUR DES ÉCOLES qui apprend à lire et à écrire à un élève COÛTENT. Donc, taillons dans les coûts ! Logique imparable !

Constat n° 3 : Acheter son diplôme.

La feuille de route du ministre Blanquer pour la réforme – destruction (?) – de l’Éducation nationale : « politique de ressources humaines de proximité, [c’est-à-dire] moins de concours et plus de contractualisation, recrutement local, et des rectorats qui feront la taille des grandes régions ». Et également « Pour atteindre les objectifs fixés, le levier des ressources humaines est essentiel. Dans ce domaine, il s’agit de passer d’une gestion statutaire de masse à une logique de personnalisation, de responsabilisation et de valorisation des parcours des professeurs ».

Les différentes pièces du puzzle étant assemblées, cela fait sens : c’est la logique marchande aboutie et assumée ou presque. Des établissements scolaires en concurrence les uns les autres à travers, et la publication au grand public des résultats du baccalauréat – évidemment non corrigés des différences sociales qui n’auront plus lieu d’être puisque chacun aura été informé parfaitement pour son orientation, les fameuses cinquante quatre heures -, et les recrutements sélectifs dans le supérieur y compris maintenant dans les facultés. Les familles et les élèves seront en concurrence à travers le « choix » (sic) des différentes spécialités.

Des chefs d’entreprises, euh d’établissements, qui recruteront – enfin ! – eux-mêmes leurs personnels, diplômés ou pas, – nous avons vu que cela est délibéré (cf. constat n° 2), pourvu qu’il y ait un adulte dans la classe, et le moins cher possible (vacataires). Des professeurs en concurrence à travers les choix de spécialités des élèves. Il faudra faire le boutiquier et, par nécessité, être bienveillants (dans le mauvais sens du terme) si tu veux avoir des élèves l’année prochaine, et donc ne pas perdre ton poste ou ton emploi précaire. Alors les résultats au baccalauréat pourront continuer d’être excellents – le rôle du contrôle continu étant pris en compte dans le nouveau baccalauréat, « tu ne vas pas nous tirer une balle dans le pied en notant trop sévèrement ! Sinon tu dégages. »

Ainsi les équipes (?) auront intérêt à ne pas faire de vagues ! Au passage, c’est fou comme la rhétorique du ministre finirait par nous faire croire que c’est lui qui aurait lancé le #pasdevagues (octobre 2018).

En gros, c’est la fin du baccalauréat anonyme et national, et c’est la sélection pour entrer en facultés – il est vrai que tout cela était déjà bien avancé. Mais alors qu’on le dise ouvertement, haut et fort ! Que l’on dise que l’Éducation nationale est devenue un vaste marché économique comme les autres, où il faudra, comme c’est déjà le cas aujourd’hui pour une majorité d’école de commerce, ACHETER SON DIPLÔME. Encore faudra-t-il en avoir les moyens !

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