Shylock, de et par Jacques Kraemer

La Compagnie Jacques Kraemer est de retour sur scène. Les 21, 22, 28, 29 novembre 2019 à 20h30, et les samedis 23 et 30 novembre 2019 à 18 heures au Studio-Théâtre de Mainvilliers (sur l’aile droite de la mairie). A l’affiche : Shylock, de et par Jacques Kraemer, à partir de l’oeuvre de William Shakespeare.

Réservations au 06 77 82 80 75.
Et sur l’adresse électronique : compagnie.jacques.kraemer@wanadoo.fr

En marge des répétitions de Shylock, Cactus a interviewé Jacques Kraemer.

Cactus : Vous créez, du 21 au 30 novembre, Shylock, une pièce inspirée du Marchand de Venise, de Shakespeare. Pourquoi avoir choisi ce protagoniste ?

Jacques Kraemer : C’est un personnage légendaire juif ; une certaine logique le relie à d’autres figures de mes pièces : au Juif Süss, personnage réel devenu mythique, au rabbi Loew (purement fictionnel, issu du Golem), à Raphaël Lévy qui a, lui, existé. L’usurier Shylock est une création de Shakespeare. J’ai vu plusieurs mises en scène du Marchand de Venise, qu’il m’aurait plu de monter. Cette pièce contient toutes les problématiques shakespeariennes, auxquelles s’ajoute la problématique juive. Shakespeare, pour cette pièce, peut être accusé d’antijudaïsme, comme tous ses contemporains. La pièce a toujours soulevé des polémiques : l’Allemagne nazie en a fait une pièce anti-juive. En France même, il y a eu des mises en scène suspectes. Parmi les quatre ou cinq que j’ai vues, je citerai celle de Luca Ronconi ; Jean-Luc Boutté y jouait, avec une grande dignité, le rôle de Shylock. Je travaille sur cette pièce depuis deux ans et demi ; j’ai lu de nombreux livres de ou sur Shakespeare (celui de Jan Kott), sur la question juive, notamment celui de Delphine Horvilleur, parmi les plus récents, des livres plus anciens. Je garde depuis quarante ans un regard sur ce sujet. Mon premier spectacle à en traiter, Histoires de l’oncle Jakob, voici plus de quarante ans, fut pour moi une seconde naissance : le militant communiste effectuait alors un retour sur le passé, le sien, et l’histoire juive.

Autre raison à cette création de Shylock : refaire un spectacle seul en scène. J’ai commencé avec Cage, inspiré de La Colonie pénitentiaire, de Kafka, et qui était une critique du système stalinien. D’autres spectacles en solo ont suivi : Thomas B., Le Fantôme de Benjamin Fondane, Y Cahiers d’Ithaque, L’Atrabilaire amoureux, inspiré du Misanthrope de Molière. Shylock s’inscrit ainsi dans une série. C’est le récit d’un spectacle imaginaire, qui joue d’une pseudo-participation du public ; dans la dernière partie, Shylock, abandonné par Shakespeare, monologue – que devient-il ?… Je n’en dis pas plus pour l’instant.

Enfin, je me suis plongé avec ferveur dans Shakespeare, comme je l’avais fait dans Molière. Comment s’ennuyer avec les classiques ? C’est là que l’art théâtral flamboie.

C : Vous jouez à Mainvilliers dans une ancienne salle de classe attenante à la mairie, que vous avez transformée en théâtre. Quelle leçon l’ancien directeur du théâtre de Chartres tire-t-il de cette situation ?

J.K. : Je suis extrêmement heureux dans mon petit théâtre, et je suis particulièrement reconnaissant envers Jean-Jacques Châtel. Je travaille en toute liberté. C’est une adaptation, mais je trouve là une liberté plus grande qu’avant, et la liberté est ce à quoi je tiens le plus. Au Théâtre de Chartres, quand j’étais soutenu par la mairie, par Pascal Ory, je faisais en mon âme et conscience ce qui me paraissait bon. Quand j’ai été gêné (au sens du XVIIème siècle) par la municipalité populiste de droite, j’ai préféré partir.

Aujourd’hui, je suis fidèle à mes commencements, à la ligne de Bertold Brecht et de Jean Vilar : créer un théâtre d’élite pour tout le public. Je fais travailler les élèves de l’école et du collège de Mainvilliers Molière et La Fontaine.

C : On sait que Chartres est une ville privée de culture. Quels sont vos souhaits pour les arts, ici et ailleurs ?

J.K. : En Eure-et-Loir, la situation est désespérante et désespérée en ce moment. C’est une mauvaise phase, au plan mondial, national, local. Nos derniers présidents, et l’actuel aussi, sont dans une indifférence absolue. L’impulsion ne venant pas d’en haut, on s’en tient à des idées comme « Il en faut pour tous les goûts ». Le rôle des politiques est de protéger une culture exigeante. Pour réussir à toucher un public non acquis, il faut des moyens considérables. A Mainvilliers, dans la salle des fêtes, j’y étais parvenu avec Tartuffe, Louis XIV et Raphaël Lévy, grâce aux soutiens conjugués de Metz, du Luxembourg. Que je n’aie plus ces moyens, on peut le comprendre, mais où est la relève ?

C : Vous êtes un infatigable éveilleur à l’art théâtral. Voulez-vous parler du projet en cours, partagé avec Jean-Philippe Lucas-Rubio et Aline Karnauch, dans deux classes de collège, à Dreux et à Vernouillet ?

J.K. : Ce travail, qui répond à une commande du sous-préfet de Dreux, Wassim Kamel, a un double objectif. Lutter contre l’intolérance et l’antisémitisme en ZEP et sensibiliser à l’art théâtral. Si l’intérêt et la sensibilité existent, il faut, cependant, remédier à des handicaps lourds au niveau culturel et linguistique. Avec les professeurs, une initiation de type historique est menée : CERCIL d’Orléans, camp d’internement de Pithiviers. La partie théâtrale a pour point de départ le récit de vie d’Isaac Millman, Je m’appelle Isaac et j’étais un enfant caché, relatant l’arrestation, la déportation et l’assassinat de ses parents. A partir d’un montage de textes, les élèves expérimentent le langage scénique, une scénographie simple. Le spectacle comporte en outre un prologue, consacré à Livia Zinger, jeune fille drouaise qui fut arrêtée dans sa classe à l’école pratique Maurice-Violette, emprisonnée à Chartres avec sa mère, et toutes deux furent de là déportées à Auschwitz, où elles sont mortes en décembre 43. Le contexte scolaire résonne très fort, on le comprend, pour les élèves. Le projet existe de donner le nom de Livia Zinger à une voie à Dreux.

C : Quels sont les prochains projets de la Compagnie ?

J.K. : Avant une tournée en Lorraine, nous reprenons nos trois spectacles :
Le 2 avril 2020, Nadejda, d’après les œuvres de Nadejda et Ossip Mandelstam (Aline Karnauch, Jacques Kraemer) ;
Le 3 avril, L’Atrabilaire amoureux, d’après Le Misanthrope, de Molière (Jacques Kraemer) ;
Le 4 avril, Opal, une enfant d’ailleurs, d’après le Journal d’enfance d’Opal Whiteley (Aline Karnauch et Jacques Kraemer).

Propos recueillis par Chantal Vinet


Jacques Kraemer en bref :

Formé à la rue Blanche et au Conservatoire National à Paris, Jacques Kraemer, comédien, metteur en scène et auteur, fonde en 1963 le Théâtre Populaire de Lorraine.

En 1982, il quitte le T.P.L. et fonde sa compagnie. Jusqu’à sa nomination en 1993, à la direction du Théâtre de Chartres, il met en scène et crée chaque année une nouvelle pièce alternant des œuvres dont il est l’auteur et des œuvres classiques ou contemporaines : La Fille infortunée de Diderot (Jacques Kraemer), le Rêve de d’Alembert (Diderot), Cage, Face de Carême (Jacques Kraemer), la Force de l’Habitude (Thomas Bernhard), Thomas B (Jacques Kraemer), Un Homme qui savait (Emmanuel Bove), Le Roi Lear (Shakespeare), Il marche et Annabelle et Zina (Christian Rullier), Le Jeu de l’Amour et du Hasard (Marivaux), L’Eveil des Ténèbres (Joseph Danan).

A partir de 1993, les créations de la Compagnie coproduites par le Théâtre de Chartres se poursuivent, à Chartres, à Paris ou au Festival d’Avignon, en tournées :
Le Délinquant (Calaferte), Bettine (Musset), Bérénice (Racine), Thomas B. ( Jacques Kraemer),
La plus forte
(Strindberg), Mademoiselle Julie (Strindberg), Pièces de la mer (O’Neill), Dom Juan (Molière),
Le Golem (JK), Une fête pour Boris (Bernhard), Anne-Marie (Minyana), Le Jeu de l’Amour et du Hasard (Marivaux), Le Home Yid (JK).

En 2005, il quitte la direction du Théâtre, mais reste implanté à Chartres où il ouvre le Studio des Epars avec sa Compagnie. Il y poursuit son travail de création avec le diptyque Michel Vinaver : Dissident, il va sans dire et Nina, c’est autre chose, Agatha de Marguerite Duras , Phèdre/ Jouvet/ Delbo. 39/45, Agnès 68 de Jacques Kraemer, Il aurait suffi de Pauline Sales et Samira Bellil et Boris Vian (L’Arrache-Cœur, L’Herbe Rouge et l’Ecume des Jours). Il écrit et met en scène Prométhée 2071 et Kassandra Fukushim.

Toutes ces créations ont été présentées à Chartres, au Festival d’Avignon, en tournée et pour la plupart, à Paris.

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